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Laurence Skivée

ou la contemplation du regard

ISELP - Conférence - 14 juin 2003

 

 

autoportrait, 2004

(vidéo Hi8, 1')

Laurence Skivée regarde le monde quand nous ne faisons que le voir. En cela, elle s'inscrit dans une longue tradition d'artistes dont l'appréhension personnelle du visible induit une démarche plus universelle qui nous concerne tous. Elle pose une nouvelle fois la question passionnante du voir : qu'est-ce que la vision ?

 

Si l'on se réfère au Vocabulaire d'Esthétique d'Etienne Souriau, on peut isoler 3 sens donnés en esthétique au mot "vision" :

1. Sens propre : perception par les organes de la vue.

2. Sens figuré : manière personnelle de ressentir ou de comprendre le réel.

3. Sens dérivé : représentation imaginaire.

 

Or, ce qui est à l'oeuvre dans le travail de Laurence Skivée : c'est une flânerie éclairante dans le processus de vision qui nous fait passer subtilement d'un sens à l'autre : de la vision physiologique (le vu) à la vision artistique (le visuel) jusqu'à la vision prophétique (le visionnaire).

 

En effet, quand Laurence Skivée regarde le monde qui l'entoure - qui nous entoure : il s'agit du visible quotidien : objets banals, vues d'appartements, morceaux de villes ou de nature-, elle plonge d'abord son oeil-camescope dans la matière du visible et s'y enfonce généreusement comme un plongeur en apnée plongerait au fond de l'océan.

Le temps, ensuite, se fige ou se dilate à outrance : il cesse de compter dans ce qu'il a de contraignant, laissant à la durée la place qu'elle mérite : nous entrons dans un processus d'exploration et de contemplation : c'est qu'il faut avant tout prendre le temps : c'est la première règle pour apprendre à regarder.

Alors, l'oeil peut commencer à s'approcher, pas à pas -oh, pas trop vite ! de peur de faire fuir les images comme le gibier d'un chasseur par trop empressé- nous sommes à l'affût ! Et peu à peu, le monde visible se révèle, se laisse charmer et se livre à nos yeux étonnés grâce à la démarche de Laurence Skivée qui décuple notre capacité à regarder le monde qui nous entoure.

L'artiste apprécie les documentaires animaliers, et, dans le fond, c'est un reportage intime sur les trésors du visible enfui dans le sable du monde qu'elle nous donne à voir. Il est malgré tout important de souligner que derrière la fraîcheur de l'instant capté tel que nous le découvrons dans les films, il y a une longues série de prises de vue répétées jusqu'à la satisfaction de l'exigeance aigüe de l'oeil du vidéaste, qui conduit à ce dépouillement et ce minimalisme épuré tout à fait magnifiques.

C'est le patient travail monacal d'un artiste qui vit dans un rapport très fluide entre son travail et sa vie : la découverte du monde est aussi une découverte de soi, une ouverture de soi à la magie du monde dans lequel on est immergé. Et son oeil a gardé la fraîcheur enfantine de l'étonnement permanent face à l'étoffe visuelle dans laquelle les habits du monde ont été taillés.

 

Ce faisant, Laurence Skivée utilise le médium de la caméra-vidéo avec ses qualités et ses défauts techniques -mettant en évidence, soit dit en passant, les caractéristiques de cet outil artistique qui le différencient de ses parents historiques : le cinéma et la télévision.

La question de la naissance de l'art vidéo et de son désir d'émancipation du cinéma et de la télévision pour conquérir son propre statut autonome et celle des enjeux à l'oeuvre dans ce processus ont été traitées de façon passionnante par François Parfait dans l'ouvrage récent Vidéo : un art contemporain, chapitre 1er.

Et bien, quand Laurence Skivée manipule la caméra-vidéo, les images qui naissent sont fascinantes car indissociables du médium utilisé. En effet, sur le plan des images dans un premier temps (nous parlerons du son après) : la caméra-vidéo d'une part fait le point par autofocus avec tous les accidents que cela peut entraîner (un objet dans le champ de vision qui tire à lui la couverture du net, au déficit de l'ensemble de l'image cadrée) et, d'autre part, règle la lumière par une "balance des blancs" automatique avec toutes les surprises que cela peut donner (une source de lumière plus forte va créer une ou plusieurs zones immaculées dans l'image et assombrir exagérément tout le reste).

Ce qui, au départ, apparaît comme une imperfection entre ici dans la démarche esthétique de l'artiste : ces aller-retours entre netteté et flou, entre ombres et lumières participent de la beauté du travail et surtout le rendent intransposable : impossible d'obtenir ou de créer les mêmes effets dans la capture d'images avec les outils du cinéma ou de la télévision : il s'agit bien d'un art vidéo dans ce qu'il a de plus authentique car la forme même de l'expression est intrinsèquement liée au médium utilisé.

Et par ce patient travail de regard vidéographique, Laurence Skivée crée des compositions magiques qui touchent à la picturalité : des tableaux-vidéos surgissent de la matière abstraite qui compose notre visible quotidien : il s'agit d'un travail de dématérialisation de l'image par la force du pixel pour procéder à une reconstruction du réel par la mise en évidence de ses soubassements, de ses atomes pourrait-on dire. On assiste bien à une véritable endoscopie du réel quotidien, dans une démarche dont la minutie rejoint effectivement le travail scientifique et médical.

 

Parlons du son à présent. Le rapport entre le son et les images s'inscrit également dans le projet, malgré les apparences. D'abord, il s'agit d'un rythme imposé par la ville, la nature, l'environnement sonore naturel de la prise de vue : ce rythme donné jouera par la suite un rôle : lors du montage, il permet en effet d'articuler les séquences en différentes respirations, de favoriser le choix de telle ou telle césure : le son -on pourrait même dire le bruit- est un personnage à part entière du film et du projet. Il est intégré dans cette observation minutieuse du monde dans ses moindres détails, cette chasse à la parcelle d'univers qui en sera le meilleur ambassadeur.

Ensuite, les conditions mêmes de la prise de son d'une caméra vidéo sont -comme dans le cas de l'image on l'a dit- constituantes de la démarche esthétique : le micro se trouve en effet attaché à la caméra : il ne capture que le son immédiatement proche. Tandis que le zoom permet d'aller saisir des fragments visuels du monde assez loin de la caméra -ce dont Laurence Skivée fait un usage obstiné on l'a vu- le micro, lui, persévère dans l'enregistrement du tout près.

Cet état de fait crée une rupture entre son et image, selon un axe situé entre distance et proximité qui vient révéler encore la démarche : il s'agit bien d'une pénétration au coeur de la matière visible, aboutissant à un grand écart éclairant entre ce que notre oeil saisit lorsque nous regardons le monde qui nous entoure et ce qu'un regard hypertrophié pourrait nous faire découvrir. Ce décalage entre ce que nous voyons et ce qu'il y a à voir est matérialisé par le décalage entre le son proche et les images zoomées.

 

 

Eric Van Essche, directeur scientifique

 

 

 

 

 

 

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